
LE MAL DE L'AIR
(avertissement: les personnes sensibles, détenteurs de portefeuilles d'actions, syndicalistes Jaunes, membres du MEDEF et l'ensemble des gens raisonnables, sont priés de s'éloigner de l'écran. Seuls les enfants, les chômeurs, les travailleurs immigrés et les salariés des transports peuvent sans craindre d'effets secondaires se pencher sur ce document. La rédaction assumera toutes ses responsabilités en cas de grève générale..)
Le hangar est vaste, normal il est conçu pour abriter des aéronefs, comme on disait du temps des pionniers de l'aviation. Justement elles sont loin les heures glorieuses où une poignée de fêlés s'élançaient vers les nuages sans toujours être très surs de rejoindre l'herbe verte des prairies. Désormais sur le tarmac brûlant on récolte moins de lauriers. Pourtant tous les jours, il faut aller plus vite, faute d'aller toujours plus haut.
C'est qu'ils sont pressés nos hôtes, les touristes. Pressés de fuir la grisaille, ils se ruent dans un même mouvement en direction des plages de Calvi ou des hauteurs de l'Incudine. Alors pas question de gaspiller du temps, surtout pour cause de grèves intempestives. Pourtant il en est, du côté des voyagistes, pour qui la ponctualité n'est pas toujours de mise. Ainsi guetter un parent ou ami à la descente d'un gros porteur nécessite une patience et des nerfs à toutes épreuves. Et on apprend, après quelques heures consacrées à l'examen des motifs du sol de l'aérogare, qu'un passager parti de son domicile en proche banlieue parisienne aux alentours de 6h30 en plein mois de juillet, parvient à son aéroport à 7h45 persuadé que le charter de ses rêves décollera à 9h.
Que nenni valeureux voyageur, le 747, objet de toutes les convoitises, est aux trois quarts plein. Donc pour le 'Tour opérator" encore un quart trop vide. Enfin le gros porteur quitte son parking, tout va bien, les ceintures sont bouclées, les moteurs se font un peu plus entendre et l'avion stoppe. Par les hublots les corbeaux de Roissy toisent le monstre d'acier et soudainement c'est l'envol précipité des noirs volatiles, pourchassés par d'authentiques faucons. Les péripéties animalières captent l'attention des passagers, enfin ceux des voyageurs proches des petites lucarnes au verre épais, les autres se consolent en essayant de se concentrer sur les dépliants multicolores, gracieusement mis à leur disposition par la compagnie. Quelques anxiolytiques plus tard, enfin les roues quittent la piste, les contrôleurs aériens en sous-effectif se hâtent de donner la place libérée au Paris-Bangkock, qui n'a qu'une heure de retard. À Campu dell'Oru le crash financier menace les bourses. Le président de la Chambre de commerce, lui se frotte les mains, les affaires vont bien. Les compteurs des parkings automobiles égrènent les minutes, le bar de l'aérogare ne désemplit pas et pour celles et ceux qui patientent, les panneaux d'annonces n'ont plus aucun secret.
Les hôtesses d'accueil assaillies de questions, rassurent les quelques téméraires qui se hasardent à s'enquérir sur les causes des retards. Que tous soient rassurés, point de catastrophe à l'horizon: << Non Monsieur, absolument pas Madame, nul conflit social n'est annoncé >>. Il est révolu le temps ou des salariés taquins choisissaient précisément l'époque des congés pour faire grève. Désormais, que grâce soit rendue au traité de Maastricht et bénis soient les accords d'Amsterdam, l'ordre règne.
Sous la houlette des compagnies privées, les employés se sont convertis à la religion libérale. Leur Credo? La compétitivité. Leurs Seigneurs et Maîtres? L'entrepreneur et les actionnaires. C'est qu'on fait maigre aussi. Point de palabres inutiles sur de sulfureuses questions d'argent, "L'Homo Salariens Salariens" a franchi un stade important de son évolution. Les fausses idoles ont été bannies.
Vade retro les comités d'entreprises! Aux flammes les commissions paritaires! L'infidèle syndiqué a été soumis, mais frères libéraux et peuples oublieux demeurons vigilants. Car n'entrevoyons nous pas dans les brumes de Corse quelques hérétiques toujours prompts à distiller le poison de la discorde. La secte CCM et ses quatre cents adeptes oseraient résister! Qu'ils soient flagellés d'importance les mécréants!
Par Sainte Bruxelles et Sainte Strasbourg, sus aux Cathares! Que Monseigneur Gayssot nous vienne en aide! Le châtiment s'approche, qu'ils le sachent bien ces Bolcheviques, nos pères veillent et ne feront pas défaut. Déjà le chevalier LUCIANI, "Toussaint le Vénérable" a enfourché "Privatisation", son fidèle destrier.
L'épée de Bayard Baggioni le preux connétable, a rallié à ses flancs la Coterie Terrible de Corse. Seuls manquent à l'appel les moines guerriers des couvents du Fium'Orbu. Empêtrés dans leurs robes de bure, ils ont eu grand mal à franchir Vizzavona. Taraudés sur l'arrière par le vil De Courson ils volent néanmoins au secours du Dogme. Tremblez adeptes du service public, car après la bataille, lorsque les survivants imploreront clémence, il leur sera infligé un terrible supplice. Magnanimes les vainqueurs leur laisseront le choix. Lire jusqu'à la fin de leurs misérables existences le nouveau Testament de Corse Social Démocrate, ou de se tordre,en invoquant St Edmond, dans les affres du mal de l'Air.
Peuple Corse, courage! À nous les sacs vomitoires!
S.Vandepoorte en l'an de grâce 1999, à l'aube des froidures hivernales.