| Une interview exclusive de Ghjuvan' Santu PLASENZOTTI
Interview accordée au magazine 'Corsica'

Numéro 22 ( juillet 2001)
Corsica : Quelles étaient les actions du FLNC sur le dossier du littoral lorsque vous étiez militant ?
G.S.P : Les motivations de nos attentats étaient centrées sur la souveraineté du peuple corse sur sa terre et sur la lutte contre la colonisation de peuplement. Dans l'action du FLNC il n'y a jamais eu de motivations esthétiques ou écologiques pour la protection de telle zone humide, d'un site remarquable ou de telle espèce de papillon
L'action était tournée, dans le cadre des campagnes IFF, contre l'appropriation du foncier, par ce que nous nous appelions des éléments allogènes qui refusaient de s'intégrer en Corse, ou qui venaient uniquement pour acheter un terrain et y construire une villa de vacances.
Corsica : Le secteur de Sagone et Cargèse occupe une place particulière par le caractère presque systématique des attentats-villas. Comment se prenaient les décisions ?
G.S.P : En dehors des nuits bleues qui étaient coordonnées, tout était laissé à l'appréciation des secteurs en fonction de leur capacités, de leurs moyens et du matériel disponible. Les attentats étaient revendiqués, surtout si ça se passait bien, par la direction qui seule détenait le code d'authentification. En général les secteurs avaient une autonomie totale pour déterminer et monter les actions, d'autant que "l'activisme" pouvait favoriser la direction d'Ajaccio à laquelle nous étions rattachées, pour faire poids à celle de Bastia. Une autonomie des secteurs qui ne se retrouvait pas dans les décisions plus politiques.
Corsica : Peut on évaluer sur le secteur le nombre de villas qui ont "sauté" dans ces années là ?
G.S.P : Non
Non, on ne tenait pas de comptabilité, et puis, non je ne sais pas, c'est gênant d'en parler comme ça
Corsica : Derrière la question de l'accaparement foncier et de la colonisation de peuplement, il y avait aussi celle du refus du tourisme.Comment sarticulaient ces positions ?
G.S.P : La lutte contre le tout-tourisme à été une constante du mouvement national depuis le plan d'action régional de 1957. Le danger était que la Corse devienne le "bronze cul" de l'Europe au profit d'intérêts extérieurs avec quelques miettes pour les gens d'ici. Nous n'avions pas encore de projet de développement pour notre pays mais on savait qu'on ne voulait pas de cette déstructuration-là. Il se trouve que cétait le littoral - comme aujourdhui encore qui faisait l'objet d'accaparement de grande ampleur par des groupes financiers. Il ne faut pas oublier qu'on parlait à l'époque d'un projet de 100 000 lits sur la Testa Ventilegne. Cela dit, nous n'avons jamais mené d'action, par exemple, pour empêcher que des Corses vendent ces terrains. Et lorsque des villas en bord de mer appartenaient à des Corses, cela ne nous posait aucun problème.

Affiche Nationaliste du début des années 80.
Corsica : Grosses structures touristiques dans la micro-région, le Grand Bleu et le Club Méditerranée n'ont pourtant pas été détruits ?
G.S.P : Le Club Med a fait l'objet de bombages, de petits attentats et une année d'un attentat plus sérieux qui a imposé sa fermeture pour une saison. Après, pendant des années le Club n'a jamais été touché parce qu'il payait un impôt révolutionnaire assez conséquent. On entendait parler, à l'époque, de 200 000 F annuels.
Pour le Grand Bleu c'était encore autre chose. Le Club Meddébarquait avec tout son personnel, et les postes de travail étaient très durs : très peu de jeunes de Cargèse travaillaient là-bas. Pour le Grand Bleu ce n'était pas pareil, on les a obligés à embaucher des Corses, et à faire travailler des entreprises locales. Cela n'a pas d'ailleurs pas été un grand succès !
Corsica : Cette appréciation modulée entre villas et structures hôtelières à propos de "l'accaparement foncier" et du "tout-tourisme" était-elle lobjet de discussions ?
G.S.P : Non. L'impôt révolutionnaire n'était pas géré, à cette époque, par les militants du secteur. C'est vrai le Club Medétait dans les mains d'une société internationale du tourisme, mais bon ! Quand on en discutait c'était pour se demander comment on ferait si on était indépendant
et on se disait qu'ils paieraient un loyer ! Pour les gens qui avaient des villas, ils ne payaient rien, donc il fallait qu'ils partent. Cela aurait été trop compliqué et trop risqué de les faire payer. Cette pratique d'attentats sur les villas a été critiqué, mais sur la région de Cargèse on peut dire que beaucoup de Corses et même de Cargésiens habitent des villas qui auraient été habitées par des Français si elles n'avaient pas été l'objet d'attentats ; y compris par ceux qui ont condamné ces campagnes.
Corsica : Impôt révolutionnaire, embauche "négociée" de militants, contrat de gardiennage des sites par des sociétés contrôlées par des militants de la LLN, ce genre de pratiques relativise les positions affichées
G.S.P : Oui, quelques années plus tard, ces pratiques se sont généralisées mais là c'étaient des chefs qui plaçaient directement leurs militants. Cela montre aussi les limites du FLNC sur ces thèmes de la protection du littoral et même du refus du tourisme. Des projets comme Cavallo ou Sperone mais il y en a aussi beaucoup sur la côte orientale ont pu voir le jour dans des périodes où le FLNC n'était pas en trêve. C'est donc que le FLNC, ou les FLNC, étaient d'accord. Ils en avaient même besoin pour financer leurs structures clandestines. Il fallait laisser faire de gros projets pour que de l'argent puisse rentrer dans les caisses. Quand d'aucuns mettent en avant les actions du FLNC pour la protection du littoral, je crois vraiment qu'il faut mettre un bémol.
Corsica : L'arrivée de I Verdi Corsi aux côté des mouvements de la LLN n'a-t-elle pas permis l'émergence d'une sensibilité écologique au sein du FLNC ?
G.S.P : Il n'y a pas de sensibilité écologique au FLNC. J'attends qu'on me cite une seule action qui aurait eu comme motivation l'écologie.
Corsica : Quel regard portez-vous alors sur le dernier communiqué qui fait référence au gel de la bande des 100 mètres et des espaces remarquables ? C'est la prise en compte d'une nouvelle exigence du peuple corse ou de la démagogie ?
G.S.P : L'écologie, tout le monde en parle avec plus ou moins de sincérité. Concernant le communiqué en tant que tel, il n'aurait pas eu le même sens sil avait eu lieu avant le débat à l'assemblée de Corse sur le vote de l'article 12. Maintenant que, grâce à la persévérance du Collectif, ce débat sur la loi Littoral élément clé des accords de Matignon a pu émerger au grand jour, l'utilité de l'action du FLNC me semble contestable. Pour un certain nombre de personnes ce communiqué peut être démobilisateur puisque le FLNC s'en charge, pourquoi faudrait-il bouger ? Or c'est maintenant qu'il ne faut pas oublier que le FLNC n'a pas empêché Cavallo ou Sperone
Nous faisons plus confiance à la prise de conscience des gens en général qu'au fait de déléguer à des clandestins - aussi sincères puissent-ils être - de défendre notre pays, notre peuple et ses débats. D'autant que le FLNC ne répond pas à toutes les bonnes questions. Il dit que le danger vient de multinationales étrangères. Or, le danger peut venir aussi de Corses qui ont besoin d'investir ou de blanchir de l'argent.
Florence Antomarchi
* Ghjuvan'Santu Plasenzotti a été un militant public et clandestin dans le secteur de Carghjese-Sagone de 1980 à 1985. En 1985 il avait été élu secrétaire général adjoint du M.C.A (principale composante du mouvement national corse).Il est actuellement membre de la Représentation Nationale du Muvimentu di a Manca Naziunale.
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